Execution de Bossidy et Charan appliqué à l'industrie

Trois processus — people, strategy, operations — tenus par le DG en personne.

Larry Bossidy a dirigé Honeywell et AlliedSignal — deux des plus grosses transformations industrielles américaines des années 1990. Ram Charan est l'un des conseils les plus écoutés des CEO du Fortune 500. Ensemble, ils publient Execution en 2002. Le livre est devenu un classique parce qu'il a posé une vérité que personne ne voulait formuler : l'exécution n'est pas une étape qui vient après la stratégie, c'est une discipline, et c'est presque toujours là que les transformations échouent.

Les chiffres du livre sont devenus célèbres : entre 60 et 70 % des plans stratégiques ne produisent pas les résultats annoncés. Pas parce que la stratégie est mauvaise — elle est presque toujours raisonnable. Mais parce que les CODIR consacrent 80 % de leur temps à la stratégie, 15 % aux opérations, et 5 % aux gens. Or c'est l'inverse qu'il faudrait faire.

Trois piliers du livre s'imposent à un dirigeant industriel qui veut que son plan tienne.

Trois processus, pas un

Bossidy et Charan affirment que toute organisation qui exécute bien repose sur trois processus distincts, animés par le DG en personne, et dont l'articulation est non négociable : le processus People (qui sont mes gens, ce dont chacun est capable, qui doit bouger), le processus Strategy (où va-t-on, contre qui, sur quels relais de croissance), et le processus Operations (comment on traduit ça en plan annuel, par site, avec chiffres et jalons).

Le piège de neuf CODIR sur dix : les traiter séparément. La stratégie est faite en juin lors d'un séminaire. Les opérations sont faites en novembre lors du budget. Et le people process — s'il existe — est délégué à la DRH en mars.

C'est probablement le diagnostic le plus rapide d'un site en sous-performance : demander au directeur général comment il articule ses revues people / strategy / ops sur l'année. Dans la majorité des cas, la réponse est : il les fait, mais pas ensemble, et pas avec lui personnellement.

Le people process est le plus négligé

Le chapitre central du livre. Bossidy y est direct : aucune entreprise ne peut tenir ses engagements si ses dirigeants ne pratiquent pas la discipline de l'engagement personnel auprès de leurs équipes.

Aucun plan de transformation ne réussit si le DG délègue la connaissance fine de ses cadres.

Pour chacun des N-1 et N-2 du site, le directeur doit pouvoir répondre sans hésiter à : qu'est-ce qu'il fait très bien ? qu'est-ce qu'il fait mal ? qu'est-ce qu'il pourrait faire dans trois ans ? Cette information doit être revue formellement deux fois par an, en revue talents, et chaque revue débouche sur des actions concrètes : formation, promotion, mobilité, sortie.

C'est l'inverse de la pratique française dominante, où la revue talents est un rituel RH déconnecté de la décision opérationnelle. Pour un dirigeant de transition, c'est la priorité dès la première semaine — un chantier que pilote en général le DRH de transition en binôme avec le DG.

Le dialogue robuste

La phrase la plus citée du livre : on ne peut pas avoir une culture d'exécution sans dialogue robuste — un dialogue qui fait remonter la réalité par l'ouverture, la franchise et l'informalité.

Trois symptômes d'une organisation qui n'a pas de dialogue robuste : les conclusions de réunion sont des euphémismes, les décisions ne sont pas écrites, les engagements ne sont pas suivis.

Le dialogue robuste exige trois disciplines : on dit ce qu'on pense, on écrit ce qu'on décide, on suit ce qui a été engagé. Voilà ce qui sépare un CODIR qui se réunit toutes les semaines depuis 5 ans sans rien exécuter, d'un CODIR qui prend ses décisions, les écrit, et les tient.

Une mission de transition vue de l'intérieur

Filiale française d'un groupe industriel allemand, 450 personnes, deux sites. Plan de transformation lancé 18 mois plus tôt : refonte du portefeuille produits, programme d'excellence opérationnelle, plan de réduction des coûts indirects. À 18 mois, 30 % du plan était exécuté. Un DG de transition est mandaté.

People process — Entretien d'une heure avec chacun des 8 N-1, puis 12 N-2 clés. Diagnostic factuel : 3 N-1 sur 8 ne sont pas à leur place. Trois mouvements internes, deux recrutements externes, un départ négocié, tous actés avant fin de premier trimestre — un périmètre proche de ce que traite une mission de fusion-acquisition PMI lorsqu'il faut recomposer une équipe de direction.

Dialogue robuste — Format de CODIR refondu : ouverture systématique sur la revue des actions précédentes, relevé de décisions écrit en direct. Au bout de 6 semaines, le ton change.

Douze mois plus tard : 80 % du plan initialement bloqué est exécuté. EBITDA récupère 1,8 point. Aucune décision stratégique n'a été modifiée.

Ce qu'il faut retenir

L'exécution n'est pas une étape, c'est une discipline. Elle repose sur trois processus — people, strategy, operations — qui doivent être tenus par le DG en personne et articulés entre eux.

Le people process est le plus important, et le plus négligé. Aucun plan ne réussit si le DG ne connaît pas ses cadres en profondeur.

Le dialogue robuste est la condition sine qua non. Dire ce qu'on pense, écrire ce qu'on décide, suivre ce qui a été engagé.

Le livre porte sur ce qui se passe après la stratégie. Et c'est précisément là que se gagnent — ou se perdent — les transformations industrielles.
Mounir Telkass — MT-Transition, cabinet de management de transition industriel.

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